Detroit : Renaissance « à l’américaine »

Detroit : Renaissance « à l’américaine »

Je quitte Détroit. Cette ville m’a fatigué. Physiquement et mentalement. J’ai marché plus de quarantes kilomètres en quelques heures avec une douleur à la cheville qui m’a bien fait prendre conscience du poid de mon matériel photo (environs 12kg).

Mais cette fatigue n’a pas été la plus compliqué à dépasser, j’y suis habitué. J’ai ressenti une fatigue mentale très frustrante, j’ai eu beaucoup de mal à comprendre cette ville, et je ne prétend pas l’avoir compris. C’est même impossible d’ailleur de comprendre une ville aussi complexe qui Détroit en moins de 24h quand on est un européen  qui débarque pour la première fois en Amérique du Nord.

Cette incompréhension s’est traduite par un manque d’inspiration qui m’a provoqué une insomnie. Je me suis rendu compte que Détroit n’était pas du tout la ville que je m’attendais à voir.

Détroit a très mauvaise réputation. Elle occupait il y a peu une place de choix dans le tableau des villes les plus dangereuses des USA, juste derrière la Nouvelle-Orléan. Les canadiens que j’ai rencontré avant d’y aller disent que la nuit ses rues deviennent des zones de non-droit, peuplés de sans-abris violents, de dealers et de prostitués. On en parle comme d’une ville fantôme désertée par ses habitants, une ville en ruine ou la moitié des bâtiments ont été brûlés.

 Tout est vrai, tout est faux !

En descendant du bus avec lequel j’avais passé la frontière terrestre entre le Canada et les Etats-Unis, je suis allé à mon hôtel qui se trouvait à l’opposé du centre ville. Mon itinéraire m’a envoyé tout droit vers le centre d’affaire de Détroit. Première surprise, l’absence de bruit. Ces fameux “bruits de la ville”, le folklor urbain de moteurs, de klaxons et de sirènes… Ce bruit était totalement absent, il n’était pourtant que 19h.

Jusque là, la ville tient sa réputation de ville fantôme, personne dans les rues. J’arrive devant le centre d’affaire qui héberge le siège de General Motors. Quelques voitures mais toujours pas de piétons en vue, le silence est pesant, je ressens toute la froideur de la ville.

Je continue ma route vers l’hôtel et m’enfonce sur Jefferson Av. Une grande sombre ligne droite. Je croise enfin des gens, trois sans-abris, l’un d’eux me salut, je m’arrête et nous commençons à discuter.

Première surprise, les sans-abris sont gentils. Aucune agressivité en eux. Au début ils me prennent pour un canadien. Ils n’ont pas l’air de porter les canadiens dans le coeur. Ceci n’a rien de surprenant, la ville de Windsor de l’autre côté de la Detroit River ne souffre d’aucun malaise, elle propre et vit dans une opulence digne de celle du sud de l’ontario. C’est du moins les préjugés qu’ils semblent en avoir.

Puis ils comprennent que je suis français. Ca se passe beaucoup mieux, ils sont surpris, ils me demandent ce que je viens faire ici. Je leur dit que je viens simplement visiter la ville, ne trouvant pas les mots dans mon anglais approximatif pour leur dire habilement que je viens photographier leur misère.

J’ai d’ailleur eu beaucoup de mal à le faire. On est en Amérique, ici même les clochards sont capitalistes, je m’en rendrai vite compte. En Europe, la majorité des sans-abris sont des anarchistes convaincus.

A ce moment je ne me sentais pas à coeur de faire des photos, je débarquais tout juste dans une ville inconnue qu’on m’avait vendu comme très dangereuse, dans cette configuration il aurait été stupide de sortir des appareils photos.
Nous terminons la discussion avec “homeless” typiques de Detroit par des rituels de “check”, “take care”. Une première rencontre assez rassurante. Ils m’ont tout de même conseillé de faire attention la nuit.

Je continue ma route, quelques blocs plus loins de trouve mon hôtel. Un motel glauque, sale, et cher. Mis à part le prix c’est exactement ce que je voulais : du glauque pour me mettre en condition à photographier du glauque.

Il fait maintenant nuit noire et après avoir pris possession des lieux je sors essayer de trouver à manger.

La encore, la ville fantôme tient son titre. Je peine à trouver un restaurant ouvert, je finis par acheter un sandwich dans une station service.

En mangeant je décide d’aller me balader dans le centre. Il y a quelques voitures qui passent au milieu de nombreux chantiers. Ils y a des chantiers partout, l’eau, la route, l’éclairage… tout est en chantier. Je fais la rencontre de quelques homeless, l’un d’eux me propose des pin’s d’un drapeau américain. Je lui en achète deux. Je n’ai jamais été très inspiré pour les cadeaux et à ce moment je me suis dit que c’est deux babioles feront surement plaisir à mes neveux.

Nous discutons et j’arrive à lui expliquer les vrais raison de ma présence à Détroit. Il trouve mes motivations étranges et ne semble pas comprendre. Je me demande pourquoi il ne comprend pas et j’aurai très vite la réponse : Détroit n’est pas du tout la ville que je m’attend à voir et que je viens de lui décrire.

De retour à l’hôtel et je suis en panne d’inspiration. Une question me hante : que vais-je bien pouvoir photographier si cette ville n’est rien de ce que je m’attendais à voir.

Je ne suis pas venu ici pour rien, si cette ville n’est pas celle qui est décrite par les canadiens, dans les forums pour touristes, dans les reportages télés, il y a forcément quelque chose à découvrir. Pourquoi est elle tant décriée ? Que se passe-t-il ici ? Qui sont ses habitants ?

La nuit passe, je me lève moins tôt que prévu, j’ai mal dormis. Il est 8h30 quand je commence à marcher. Je décide de longer la rivière, quelques clochards dorment encore sur les terre pleins mais toujours pas un chat dans les rues. Seulement quelques écureuils.

Je pars en direction de la légendaire Michigan Central Station, cette immense gare construite en 1913 et abandonnée depuis 1988. Sur la route je croise beaucoup de sans-abris, tous noirs, tous très sympathiques, ils m’arrêtent, me demandent comment ça va, me demandent de l’argent… N’ayant pas les moyens financiers de payer la cuite à tous les homeless que je rencontre je refuse de leur donner un billet. Encore une fois aucune agressivité. “No problem guy, have a nice day, take care…”

Je continue ma route et arrive enfin dans le quartier où se trouve la Michigan Central Station. Il y a beaucoup de bâtiments abandonnés mais largement moins que ce à quoi je m’attendais. Les routes autour de la gare sont neuvent. Quel paradoxe ! Selon toute vraisemblance, aux Etats-Unis, avoir une belle ville c’est avant tout avoir de belles routes, même si elles ne servent à rien.

Je tourne dans ce quartier vide pendant environs une heure et demie. Je passe sous des pont très sales, sombres, sordides, des lieux rêvés pour commettre un crime. Toujours pas l’ombre d’un danger.

Avant de partir en vadrouille dans l’un des quartiers les plus dangereux d’une des villes les plus dangereuses du pays, je m’étais rappelé de ce que disait Sebastiao Salgado à propos des très farouches tortues des Galapagos. Afin de pouvoir les approcher sans les effrayer, il a rampé pour leur ressembler. Cela a fonctionné.

J’ai donc adapté cette méthode par une “réciproque” au théorème de Salgado. Je me suis arrangé pour un “homeless style” des plus fidèle à celui de Détroit. Casquette surplombée de deux capuches, pantalon sale, grosse chaussures, j’ai adopté leur démarche, j’étais plutôt pas mal. Petites différences tout de même, je suis blanc et j’avais quelques appareils photos autour du coup que je tentais de dissimuler sous une écharpe.

J’ai essayé de ressembler le plus possible aux sans-abris afin de me fondre dans la masse, Je me suis adapté à leur environnement. Cela semble avoir plutôt bien fonctionné car ils ne faisaient plus du tout attention à moi.

La prochaine fois, j’essaierai de voyager avec du matériel plus discret.

L’autre Detroit

J’avais donc pu ressentir l’absence et la désolation. Je retourne vers le Downtown, le centre, et Greektown, le quartier des casinos pour manger un morceau. La vue au loin de quelques building délabrés me conduit à faire un détour. C’est alors que je découvre enfin le vrai visage de cette ville. Il ne reste que quelques bâtiments vides, abandonnés, délabrés qui sont préservés car historiques. Tous les autres ont été détruits pour laisser place à d’innombrables et gigantesques chantiers.

Détroit n’est plus la ville en faillite de 2008 que l’on nous décrit encore trop souvent dans les médias. Sous l’impulsion du secteur high tech, de volontés politiques, de riches fondations et entreprises locales tel que Ford ou OCP et de gros moyens “à l’américaine”, Détroit se reconstruit.

Les autorités ont fait le ménage et la police est omniprésente dans le centre, les clochards qu’il reste sont des guides pour le touristes au service de la ville qui pour quelques dollars vous racontent une histoire.

Il m’a été impossible de faire des portraits de sans-abris. Il m’aura suffit d’expliquer les raisons de ma présence à l’un d’entre eux et dès le lendemain ils étaient tous au courant. Certains m’approchaient et me proposaient de les  photographier pour un peu d’argent.

J’ai systématiquement décliné leurs offres. Je n’étais pas là pour faire poser des gens, je déteste ça, je ne sais pas faire ça.

Je me suis contenté de les photographier à la sauvette, discrètement presque caché. Je n’aime pas beaucoup cette méthode non plus mais il y a fort à parier que si l’un m’avait vu le photographier, il serait venu négocier son “droit à l’image”

Les homeless de Detroit sont des capitalistes !

Certes ils sont démunis et dans le besoin, il est normal qu’ils cherchent à trouver de l’argent, mais part leurs méthodes et leurs discours, on ne peut que constater qu’ils ont la culture de l’argent, de l’opulence à l’américaine.

Je vais bientôt quitter Détroit et je ne sais toujours pas quoi en penser. J’y ai fait deux constats : 

Le premier est que Détroit n’est plus cette ville fantôme et le symbole de l’échec du capitalisme, de la chute de l’industrie américaine. Détroit est la preuve de la capacité des Etats-Unis à se relever à grand renfort de dollars.

Le second est celui de la faculté des américains à cacher la misère, à l’enfouir même. Car on aura beau constater que Detroit renaît  de ses cendres, on ne peut pas pour autant en faire un bilan si optimiste en y rencontrant autant de vagabonds.

Je fume une dernière cigarette avant de monter dans le bus qui va me ramener à Toronto. Un type m’en taxe une pour rouler un joint qu’il me propose de fumer avec lui. Je ne fume plus de pétards depuis longtemps, encore moins à quelques minutes de traverser une frontière, mais nous discutons quand même. Moi avec ma cigarette et lui avec son joint. Je lui raconte ma journée, lui montre quelques photos et lui demande pourquoi les gens disent que Détroit est une ville si dangereuse ? Il m’apprend à ce moment là que le matin j’étais dans un quartier ou sont censés vivre les gangs, que c’était très dangereux et qu’il faut rester dans le centre.

Mais de quoi tous ces gens ont-ils peur ? Certe je suis allé dans ce quartier à une heure ou les gangsters dorment surement encore, mais pas une seconde à Detroit y compris la nuit au milieu des clochards et des dealers j’ai ressenti du danger. Alors est-ce moi qui suis aveugle, inconscient et très chanceux ? Ou est-ce-que ce sont les gens qui sont terrorisés par de vastes propagandes médiatiques financés par des lobbies aux idées toutes plus malsaines les unes que les autres.

J’ai regardé la télévision locale le soir à l’hôtel, les informations faisaient la liste des braquages des la semaine commis par les noirs des banlieues venuent  commettre des crimes sur les blancs irréprochables.

Alors soit je suis le plus veinard du monde, soit une partie (blanche et riche) de la population de Detroit est totalement ignorante de la réalité des choses dans sa ville.

Finalement cette virée de 24 heures à Detroit m’a donné un bon aperçu de ce que sont les USA. Une grande puissance capable de reconstruire une ville ruinée pour y loger et nourrir une société très hypocrite. Un hypocrisie à l’échelle de cette puissance américaine.

Detroit est une ville symbole qui se tarie d’avoir sue se reconstruire après la tornade économique de 2008. La transformation est visible, un superbe quartier d’affaire, des routes neuves… Les ruines sont démolies comme pour effacer les cicatrice d’un douloureux souvenir d’échec.

Mais l’illusion n’opère pas.

Ce qui fait la beauté d’une ville c’est évidemment son architecture, ses infrastructures, mais ce qui fait son âme, ce sont ses citoyens. Ou sont ses 700 000 habitants qui n’ont pas désertés ? Il ne sont ni dans ses rues, ni dans ses pubs.

Ce qui fait l’âme d’une ville c’est aussi son histoire. Detroit, Motor Town, “Moto”, une ville chargée d’histoire, celle de l’automobile. Mais là encore, peu de traces de son passé.  Detroit n’a pas ressurgit de ses cendres, Detroit est une ville nouvelle qui a poussé dans un désert à coup de milliards de dollars à la sauce Vegas. Tout est neuf, des stades aux prisons.

Detroit est une ville neuve et sans âme. Il faudra attendre encore quelques années avant d’y voir un semblant d’ivresse comme il est légion dans n’importe quelle ville du monde qui s’estime “vivante”.

Et combien d’années pour écrire une nouvelle histoire ? Toute puissante soit l’Amérique, elle n’a encore trouvé la recette pour accélérer le temps. “Sky is the limit”.

Je regrette de ne pas avoir visité Detroit il y a huit ans. Mais j’y retournerai dans quelques années. Elle aura surement encore changé de visage. Peut-être aura-t-elle trouvé son âme.

Share

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

preloader